Sophia ne se comportait plus comme une simple historienne vis à vis de son objet de recherche. Elle était devenue passionnée, impliquée, engagée ! Comme si l’étude du passé de Levens et de sa région gommait les vicissitudes du présent, reléguait en arrière-monde la réalité et le quotidien tels que nous les vivons, avec la crise économique et globale, une modernité hors de contrôle, des perspectives d’impuissance générale… Allait-elle tomber, malgré toute sa science, dans le panneau du « hier c’était bien mieux ! » ? Si elle relisait Tartarin de Tarascon, elle y trouverait peut-être l’amusante caricature de ce travers :
« Quelle belle route, monsieur Tartarin, large, bien entretenue, avec ses bornes kilométriques, ses petits tas de pierre régulièrement espacés, et de droite et de gauche ses jolies plaines d’oliviers et de vignes… Puis, des auberges tous les dix pas, des relais toutes les cinq minutes… Et mes voyageurs, quels braves gens ! des maires et des curés qui allaient à Nîmes voir leur préfet ou leur évêque, de bons taffetassiers qui revenaient du Mazet bien honnêtement, des collégiens en vacances, des paysans en blouse brodée, tous frais rasés du matin, et là-haut, sur l’impériale, vous tous, messieurs les chasseurs de casquettes, qui étiez toujours de si bonne humeur, et qui chantiez si bien chacun la vôtre, le soir, aux étoiles, en revenant !…
« Maintenant, c’est une autre histoire…
L’un des thèmes caractéristiques de cette passion de Sophia était justement celui de l’olivier. Sophia se souvenait sans doute d’Athéna et de Cécrops. Athéna et Poséidon se disputent la possession de l’Attique et choisissent comme arbitre Cécrops, le premier roi du territoire. Poséidon frappe l’Acropole de son trident et en fait jaillir un étalon noir invincible au combat, ou dans d’autres légendes, un lac salé. Athéna, elle, offre un olivier, l’arbre qui nourrit, soigne les blessures et ne meurt jamais. Cécrops évidemment juge le présent d’Athéna bien plus utile pour son peuple. C’est elle qui devient protectrice d’Athènes !
Mais surtout, Sophia avait bien lu Les Annales de Levens, de Frédéric Maurandi « Instituteur en retraite. Officier d’Académie »
Il parlait de « l’industrie locale » : « Les moulins à huile constituaient, à Levens, avec les moulins à farine, une industrie locale très active. Quiconque a vu nos vastes forêts d’oliviers qui recouvrent la plus grande partie du territoire de la commune, peut se faire une juste idée, quand la récolte était bonne, de l’activité des paysans. Il fallait triturer cette abondante récolte d’olives qu’aucun marchand ne vous achetait, contrairement à ce qui se produit de nos jours. Sept moulins étaient en marche au commencement du XVIIeme siècle. Ils portèrent le nom de : Lou Bual, le Pont, le Soubran des Quatre, le Parairé, Bras d’or, le Soutran des Quatre et, enfin, celui de Vers le Vallon du Parairé. » Mais justement, lui aussi devenait – déjà – nostalgique : « Nous avons tous vu dans notre enfance la grande roue motrice de ces usines tourner, les bassins de lavage pleins et les meules fonctionner. Qui nous aurait dit alors que presque tous ces joyeux et pittoresques moulins construits par le seigneur et, plus tard, par nos ancêtres, seraient un jour abandonnés pour tomber en ruines ! »
Mais si l’olivier fut un temps abandonné et méprisé, au XXème siècle, aujourd’hui il renait. Il y a même des appellations AOC, notamment ici, à Levens ! Sophia, un jour, avait expliqué à Clément son intérêt pour l’olivier.
«Je suis fascinée par ses feuilles ovales et allongées qui sont doubles et jouent avec la lumière, une face inférieure claire, argentée, qui renvoie la lumière, brille au soleil, une face supérieure vert foncé qui l’absorbe. Et c’est d’abord pour moi un symbole venu de la sagesse du temps. La paix, et la longévité, toutes deux associées. Un symbole qui s’inscrit dans l’histoire, d’ailleurs. Tu sais que l’olivier est synonyme de climat méditerranéen ? Eh bien, le climat méditerranéen s’installe il y a environ dix mille ans ! L’olivier sauvage existait au Sahara environ 11 000 ans avant notre ère. Mais c’est seulement depuis 6000 ans environ que l’homme l’a domestiqué. A l’âge du bronze on voit apparaitre le commerce de l’huile d’olive ! Pour retrouver les point de repère, l’âge du bronze c’est environ vers 1800 avant notre ère, et c’est l’époque des gravures rupestres les plus anciennes de la célèbre vallée des Merveilles au pied du mont Bégo, la « montagne sacrée », ses représentations humaines associées aux têtes de bovidé, ses anthropomorphes, ses armes ; cultes du dieu taureau et du soleil ? Henry de Lumley fait un travail de recherche et d’interprétation extraordinaire avec ses équipes d’archéologues. Il faudra absolument aller sur place et approfondir ces merveilles ! Mais je reviens à nos oliviers. Dans l’Antiquité la culture s’intensifie et les méthodes se perfectionnent, car l’olivier va servir dans de nombreux domaines, l’alimentation, l’éclairage, les soins, les pratiques sportives et religieuses… Il entre dans la fabrication du savon.
D’ailleurs, aujourd’hui, c’est sur le terrain de la santé et des soins qu’on le retrouve. Du « bien être », comme on dit maintenant. Ah, la provitamine A ! Les vertus de ses feuilles en tisane, qui limiteraient l’hypertension et ses troubles, l’athérosclérose, le diabète et même les problèmes d’obésité ! Et l’olive et son huile, ces glycérides d’acide oléique, leurs qualités alimentaires remarquables, et leur intérêt thérapeutique, car cholagogue et légèrement laxatif, et leurs vertus dermato-cosmétologique par leurs propriétés émollientes ! C’est pas poétique, mon Clément ? On ne vit pas une époque formidable ? Toutes ces vertus dans des flacons ! Dans des boutiques spécialisées ! Sur Internet ! « L’olivier bio » certifié et labellisé ! Une gamme se décline sur plusieurs segments de marché : le visage, le corps, l’hygiène…. Super, non ?
Bon, restons sérieux : il faut que je renouvelle mes achats d’huile du pays. L’huile des « cailletiers » cultivés sur les « restanques » à Levens. Je connais plusieurs petits producteurs à Levens. Dans les 11€ le litre… Tu trouves ça cher ? Faits aussi la comparaison du goût avec l’huile de supermarché, tu verras. Tu sais qu’il y a des dégustations d’huile d’olive ? D’après un site Internet (tu vois, j’en fait aussi usage), on distingue le fruité : le fruité vert, des olives cueillies avant leur totale maturité, avec toute la richesse et la complexité des arômes, la douceur et le soyeux. Le fruité mûr avec ses arômes de fleurs, de fruits jaunes ou rouges ; le fruité noir issu d’une fermentation contrôlée, associée à la trituration de la pâte d’olives cueillies mûres… se dégagent alors des notes de cacao, de champignons, de vanille, de fruits secs ou confits… l’amertume, décelée par les papilles qui distinguent seulement quatre sensations primaires, le sucré, le salé, l’amer ou l’acide ; l’ardence, sensation tactile de piquant ; l’onctuosité, bien spécifique de l’huile d’olive par rapport aux autres huiles… Et elle dépend des moulins ! Tu vois, c’est aussi subtil et qualitatif que pour le vin. D’ailleurs, j’ai trouvé aussi un « livret enseignant » pour la dégustation de l’huile d’olive. Je vais en faire l’expérience avec mes élèves du Collège René Cassin !
